S’il est une personne singulière qui se trouvait dans l’entourage de Jacques Cazotte, c’est bien la marquise de La Croix, venue se réfugier à Pierry au château de l’écrivain dès septembre 1789, et qui y demeura jusqu’à son exécution.

Qui donc est cette marquise ? 

Geneviève, Félicité, Elisabeth de Jarente était née le 11 avril 1720 « fille légitime et naturelle de Messire Joseph de Jarante, chevalier Marquis de ce lieu de Sénas et Madame Marie [Elisabeth] Deblanc [Le Blanc], marquise dudit lieu ». Il semble qu’elle était la nièce à la mode de Bretagne de l’ancien évêque d’Orléans. Femme d’une grande beauté, elle se maria très jeune, en 1743 dans le diocèse de Lyon, avec un officier général de l’armée du roi d’Espagne, Maximilien, Joseph, Charles, marquis de la Croix, qui devint vice-roi de Galice.

Après la disparition de son mari en 1768, elle continua à mener son train de vie – elle se promenait en carrosse, arrelé de 6 mules, dans Madrid en compagnie de Beaumarchais, qui aurait été son amant et l’utilisa comme espionne, sans grand succès d’ailleurs. Mais au bout d’un temps, elle se vit retirer de tout ce qui faisait sa situation d’épouse d’un « Grand d’Espagne » et s’en revint en France, dans un dénuement relatif, pour s’établir d’abord à Lyon. C’est dans cette période des années 1760-1770 que la marquise va abandonner son côté grande amoureuse pour se tourner vers une spiritualité singulière, teintée de spiritisme et de mysticisme. Au cours de cette décennie un ouvrage va paraître, appelé à rencontrer un grand succès : Des erreurs et de la Vérité (1775), maître-livre de Louis-Claude de Saint-Martin, fondateur du mouvement philosophique du martinisme. Ce fut la révélation pour la marquise qui voulut à tout prix rencontrer son auteur et devenir une adepte. Sans succès.

Montée à Paris, elle invita le philosophe inconnu à venir chez elle, à l’occasion de son séjour parisien. Ce ne fut pas tout rose et Louis-Claude de Saint-Martin chercha, à la suite d’un héritage, un autre hébergement, laissant la marquise à ses opérations de guérisseuse et d’exorcisme. Mais aussi de « salonnarde ». A cette époque, les salons – un des lieux de sociabilité – font florès, tenus principalement par des femmes telles madame Geoffrin, Anne-Catherine de Ligniville Helvétius, Julie de Lespinasse… Il semble d’ailleurs que c’est dans son salon, vers 1775, que Jacques Cazotte rencontra la marquise. Ce fut le coup de foudre entre ces deux personnalités attirées par l’ésotérisme « chrétien ».

[Jacques Cazotte, à la suite de la parution de son célèbre roman, avait été invité à adhérer à l’ordre martinéziste du nom de son fondateur Martinès de Pasqually, un mélange de maçonnerie et de théurgie [Louis-Claude de Saint-Martin qui était son disciple promouvra une « version » plus spirituelle] qu’il quittera quelques années plus tard, par dépit et désintérêt. Et son aversion pour les « sectes ».]

Toutefois Jacques Cazotte la mit devant le choix : soit de continuer à pratiquer ses opérations, pour certains qualifiées de « fantasques », soit venir chez lui en Champagne et poursuivre un itinéraire spirituel commun. La marquise choisira la seconde proposition. A partir de là, la marquise sera la complice du génial écrivain, l’accompagnant dans son quotidien, par exemple dans ses tournées de négociant en vin de champagne, mais aussi dans ses exercices spirituels, qui consistaient notamment à « faire une ligue contre les martinistes (!), les convulsionnistes et tous les radoteurs en « istes ». Sans oublier « les mesméristes et les cagliostrotistes, tous gens d’une même farine » !

Prenant une place de plus en plus importante au sein de la demeure de Jacques Cazotte, la marquise n’était guère appréciée de certains villageois, au point de vouloir quitter Pierry au début de 1792, « sans d’ailleurs mettre son projet à exécution ».

Après l’arrestation, le 10 août 1792, de Jacques Cazotte, qu’elle avait averti pourtant du danger qu’il courait, et la pose des scellés la marquise s’en retourna à Paris. On la retrouve au domicile « familial » de la rue Thévenot, pressant encore Cazotte de fuir, après avoir échappé une première fois à la mort, grâce à l’intervention héroïque de sa fille Elisabeth. Sans succès. Puisqu’il sera repris, condamné à mort et exécuté le 25 septembre 1792, sur la place du Carrousel.

Puis la marquise de la Croix soutiendra Elisabeth Cazotte, qui se trouvait alors, à Versailles, dans une situation matérielle difficile. Il semble que la marquise de la Croix disparut à la fin du siècle des Lumières, ces « lumineux » qu’ironisait Cazotte. Suivra Zabeth, la fille héroïque, en 1801, en accouchant une fille mort-née. Quelques années plus tard, ce sera au tour de l’épouse de Cazotte, en 1807, toujours à Versailles.

Francis Leroy, 2026