Jacques Cazotte est né à Dijon, le 7 octobre 1719, baptisé le lendemain à l’Eglise Saint Etienne. Son père, Bernard, Denis (1678-1741) était Conseiller du Roi, commis greffier aux Etats de Bourgogne et notaire. Sa mère, née Marie Taupin (sœur de son oncle ?) décèdera en 1745.

la jeunesse et premiers écrits

Cazotte fait ses études au Collège des Godrans, établissement d’enseignement gratuit, tenu par les Jésuites, sans internat et réservé aux enfants de Dijon. En plus des matières classiques, il étudie les langues vivantes (anglais, italien et espagnol). Parmi ses camarades d’études, il faut citer Antoine Bret, qui deviendra censeur royal et surtout Jean-François Rameau, le fameux neveu de Rameau, qu’il retrouvera beaucoup plus tard, dans son domaine de Pierry.

Le 1er août 1739, il devient bachelier en droit de l’Université. Et l’année suivante, il est reçu avocat. S’installe à Paris, peut-être chez un cousin homonyme, 39 rue Thévenot. C’est un autre de ses frères (ils sont douze enfants au foyer des Cazotte), Nicolas-Chrétien, vicaire général auprès de l’évêque de Châlons, et protégé de Choiseul, qui le présente au comte de Maurepas, alors ministre de la Marine, qui l’agrée pour le service de « la Plume ». Une de ses obligations à ce titre tenait à l’accomplissement d’un stage auprès d’un homme de loi. Qu’il effectue auprès d’un procureur du roi pendant deux années, aux gages de 1200 livres.

C’est aussi dans la capitale qu’il publie ses premiers ouvrages : La Patte du chat en 1741 ; les Mille et une fadaises en 1742. Plus tard il publiera une suite aux Mille et une nuits.

les premiers pas au ministère de la Marine

Le 1er mars 1743, il obtient le brevet d’écrivain ordinaire, fonction que le conduira au Havre, où il exercera sous les ordres du sieur Begon, alors intendant de la Marine dans ce port. Il s’occupe de la gestion des bois de construction. En 1744, il se trouve à Brest pour un même suivi. C’est cette même année qu’il effectue sa première campagne maritime sur les côtes d’Espagne et d’Afrique. Puis de mars à novembre 1745, il est embarqué sur l’Alcide qui se rend à Saint Domingue.

Le 1er janvier 1747, il obtient son Brevet d’Ecrivain principal. Il est transféré à Rochefort, où il contracte des fièvres. Chargé des fonctions de contrôleur aux Iles du Vent dès le 1er juillet, il s’embarque pour la Martinique. Départ raté car la flotte anglaise attaque l’escadre de M. de l’Etenduère, forte de 8 vaisseaux de guerre et une frégate, le 25 octobre, occasionnant des dégâts importants. Seuls deux vaisseaux reviendront à Brest : le Tonnant et l‘Intrépide. A la fin de 1747, il arrive enfin à Fort-Royal (La Martinique) pour exercer ses fonctions mais démuni car un écrivain de l’Intrépide, un nommé Beaumont, lui a volé tous ses papiers.

la Martinique

Contrôleur de la Marine en 1749, il est introduit au Conseil Supérieur de la Martinique (5 mai 1749) mais son « protecteur » Maurepas est remplacé par Louis Antoine de Rouillé. Chargé du démantèlement des fortifications de l’Ile Sainte Lucie – qui sera réalisé par lui en quelques mois, de noël 1750 à la mi-février suivante – il rencontre déjà des difficultés relationnelles avec les autorités militaires et l’Intendant Hurson.

Pour autant, c’est durant ce premier séjour qu’il se lie d’amitié avec le père jésuite Antoine Lavalette et, surtout, rencontre Elisabeth Roignan (1731-1801), fille d’un Conseiller du roi, Simon Roignan, lieutenant civil et criminel de la juridiction royale de la ville de Fort Royal et de Catherine, Elisabeth Aubin de Blanché, qu’il épousera quelques années plus tard. Elle sera le grand amour de sa vie !

Sa santé menaçante alors, il demande à bénéficier d’un congé de 6 mois. Parti sur le Léopard à la fin de juin 1752, il arrive à Brest le 25 juillet suivant. Puis rejoint la capitale, où il est soigné par un médecin d’origine bourguignonne (Pierre Isaac Poissonnier). Il demeurait, semble-t-il, rue Thévenot, qui sera son domicile parisien.

Durant son séjour à Paris, il sera assidu aux spectacles théâtraux et musicaux. Ce qui le conduira à s’impliquer dans un différend culturel qu’on a appelé « la Querelle des Bouffons », c’est-à-dire savoir si ce sont les Italiens ou les Français qui sont les meilleurs compositeurs d’opéras. [Il écrit : La guerre de l’Opéra – Lettre à une dame de province et Observations sur la lettre de J.J. Rousseau au sujet de la Musique Françoise (1753)]. C’est aussi cette année-là qu’il écrit, le 2 novembre, une lettre au ministre Rouillé, proposant des réformes de l’administration et évoquant les difficultés qu’il rencontre avec les autorités militaires et gouvernantes. D’ailleurs, dès son retour en février 1754, les démêlés avec les autorités locales [Bart, Longvilliers et même Rouillé de Raucourt] se poursuivent.

En 1759, c’est l’année de l’offensive anglaise, notamment sur les Antilles. Attaque de Fort-Royal, que Cazotte défendra avec succès, puis de la Guadeloupe, qui se rendra le 26 avril. Devant cette lamentable situation, il écrit au ministre des Affaires Etrangères, le duc de Choiseul, un courrier dans lequel il exprime d’amères critiques, notamment devant la reddition de la Guadeloupe qui, selon lui, a tenu à l’incompétence et à la trahison des autorités locales ! Mais les Anglais réitèreront leur coup de force en 1763 avec ses conséquences : la perte de Grenade, de la Dominique et du Canada ! Il demandait aussi dans cette lettre son congé, avec amertume, écrivant : « attaché depuis 10 ans au service des colonies où j’ai perdu la santé [avait-il le scorbut ?] sans avoir pu me rendre utile » ! Il quitte la Martinique en avril 1759, et après une escale à Cadix en octobre, il rentre en France. Où pour dissiper les calomnies qui courent sur son rôle aux Antilles, il écrit une lettre de réfutation le 2 novembre 1759. A cette époque, le ministre de la Marine lui donne le choix entre une pension de 1000 livres ou le grade de Commissaire de la Marine. Il opte pour ce dernier, pensant naïvement qu’il pourra rebondir ultérieurement. Mais il n’obtiendra jamais ni pension d’importance ni poste nouveau. Et ce sera donc sous ce titre Commissaire général de la Marine qu’il figurera dans de nombreux actes civils.

Puis survient « la catastrophe financière ». En 1758, s’étant déterminé à revenir en France, il avait vendu ses biens immobiliers, assez considérables d’ailleurs, et négociait alors une vingtaine d’esclaves et du bétail, pour solder ses avoirs. Le 28 décembre il passe contrat avec deux jésuites, les pères Antoine Lavalette et Fayard, auxquels il délivre tous ses biens, inclus le produit des ventes précité, en échange d’un billet de 130 000 livres, payable à Paris, à l’ordre de l’abbé Cazotte. Le paiement devait s’effectuer par moitié, dans les 20 mois suivant la date de l’acte, puis six mois après ce premier versement. Mais les mois passent et rien ne venant, Cazotte, après mûre réflexion, entame un procès contre les Jésuites. Qui furent condamnés par un arrêt de la Cour du Parlement le 8 mai 1761. Cazotte aurait touché 6500 livres d’intérêt mais jamais le principal. [On a écrit aussi que les Jésuites ne reconnurent jamais les engagements pris par le père Lavalette. En fait Lavalette qui était en mission à La Martinique, se lançait dès 1751 dans des opérations commerciales. Ce qui lui valut de devenir supérieur des Missions françaises d’Amérique du Sud, en 1754 mais avec l’interdiction absolue de commercer ! Dont il n’eut cure, poursuivant son commerce, avec ses navires. Qui furent saisis par des pirates anglais, ce qui conduisit à la faillite la Compagnie commerciale qu’il avait créée et développée. ]. Et peu après, par un arrêt du Parlement de Paris du 6 août 1762, la Société de Jésus était dissoute et les biens des Jésuites confisqués. Aussi beaucoup de créanciers ne furent jamais honorés, dont Cazotte. En novembre 1767, les Jésuites sont expulsés du royaume de France.

l’aventure champenoise

En 1760, son frère aîné, le chanoine Chrétien-Nicolas, vicaire général et archidiacre du diocèse, meurt lui laissant, en tant qu’héritier principal [il léguait à sa sœur Henriette, une pension à vie] un vaste domaine viticole et immobilier, sis à Pierry, commune viticole proche d’Epernay. Aussi Cazotte prend-il rapidement possession de la « grande maison », appelée aussi « le château de Pierry » dans certains documents, à laquelle sont accolés un vaste jardin à la française, et des vignes. Et d’un castel que son frère désignait comme « hermitage », celui de la Marquetterie [propriété aujourd’hui du champagne Taittinger] que l’abbé aurait fait reconstruire ou transformer en 1737 ; ainsi que de nombreuses vignes disséminées sur plusieurs terroirs (Ay, Epernay, Cramant, Vinay) plus une grande maison avec vendangeoir (?). Jacques Cazotte en augmentera la superficie pour atteindre in fine 52 arpents, ce qui faisait de l’écrivain le plus gros propriétaire de Pierry, à l’égal des religieux de l’abbaye de saint-Pierre-aux-Monts, établis dans la commune [dont le fameux frère Oudart).

En 1760 donc, Jacques Cazotte s’installe dans ses nouveaux murs et pendant plus d’une trentaine d’années il partagera sa vie entre Paris et Pierry. Ce qui amènera un auteur anonyme à écrire : « Il devait aimer la retraite à la façon de l’abbé de Chaulieu, menant une existence de rentier et de propriétaire ». [Sa propriété deviendra la mairie actuelle de Pierry, après son acquisition au XIX° siècle par la municipalité d’alors qui y adjoindra une école. Toutefois les deux corps de logis et le jardin attenant seront détruits dans ce même siècle].

Le 9 juillet 1761 il se marie à Pierry – et non à Paris comme d’aucuns l’ont écrit voire à la Martinique ! – avec Elisabeth Roignan [1731-1801], fille de Pierre Simon Roignan, Conseiller du roi et lieutenant en la juridiction de Fort-Royal (La Martinique) et Catherine Elisabeth Aubin de Blanché. C’est à lui que Cazotte vendra une partie de ses vignes champenoises. (Le musée d’art et d’histoire de Châlons en Champagne conserve son portrait, à côté de celui de son mari, peints par Perronneau). De cette union naîtront trois enfants : Jacques Scévole (31 janvier 1764), futur commandant de la Garde Nationale de Pierry, il émigrera ensuite en Angleterre et participera à la campagne des Princes. Rentré en France, à la Restauration, il deviendra bibliothécaire adjoint de 1815 à 1830 puis bibliothécaire en chef de la ville de Versailles. Il décèdera en 1853 âgé de 89 ans. Marié le 28 janvier 1799 avec Thérèse Ursule Amiel de qui il aura 6 enfants. Il a laissé des mémoires sous le titre : Témoignage d’un royaliste ; Simon-Henri (12 avril 1765), émigré avec son frère en Angleterre et poursuivra ensuite en Amérique. Décédé en 1818 à Roseau, à la Dominique ; et Elisabeth, sa fille chérie (16 août 1767) qui aura une attitude héroïque lors de la captivité de son père et mourra en couches le 10 février 1801, âgée de 33 ans, épouse du marquis de Plas (1800). Jacques Cazotte avait emmené avec lui deux Martiniquais noirs : Judith et Modeste, qui moururent à Pierry, respectivement en 1784 et 1776. Et une « quarteronne » disait-on alors, une mulâtresse, dénommée Marie-Claire [qui deviendra ultérieurement Mme Gobillard].

Entre temps, Jacques Cazotte poursuivait son œuvre littéraire. Ainsi publiait il en 1763 L’aventure du Pèlerin, court apologue dénonçant l’hypocrisie de la Cour suivi, en 1765, d’Ollivier, poème en prose en douze chants, devenu une « fable héroï-comique » lors de sa réédition en 1776, épopée chevaleresque dans un moyen-âge fantasmé, qui apporta une grande renommée à son auteur.

l’écrivain reconnu

Jacques Cazotte, quand il ne séjournait pas à Paris, tenait salon dans sa propriété de Pierry, recevant les « beaux esprits » de son temps : Condorcet, le neveu de Rameau (avec qui il écrira un opéra : Les Sabots), Malesherbes et d’autres (on a écrit qu’il reçut ainsi Voltaire lui-même), qu’il retrouvait aussi dans la capitale. Ce qui lui permit de développer son négoce, de la même manière. Ainsi écrit-il dans une lettre à son épouse, après un séjour « à la campagne, (autour de Paris) en compagnie de Mme de La Croix : « Il faisait un froid enragé. J’ai pris un rhume des loups ! Envoie 300 bouteilles de 1780 à M. de La Reynière, place Louis XV. A M. de La Judie tout ce qui reste de couleur de la rose de 1777… ». Par contre il ajoute qu’un autre client, M. de La Voupalière, refuse son « tas de 600 (bouteilles) » ! Il semble que Jacques Cazotte se soit entouré d’un homme d’affaires, Louis Hémard, chargé de gérer le personnel de l’exploitation et compléter Jacques Cazotte et son épouse, pour le commerce du vin de Champagne. On ajoutera un autre homme d’affaires, un nommé Gérard, qui s’opposera à la visite des commis de l’abbaye dans la propriété de Jacques Cazotte, lors de l’affaire des dîmes.

A Pierry, les religieux bénédictins de l’abbaye d’Hautvillers percevaient la dîme en argent [48 sols par arpent] comme d’usage, par le soin des décimateurs. Mais en 1775 ils voulurent ajouter une dîme en nature. C’est-à-dire en vins « au taux de 4 pintes par poinçon de vin fait ». A la tête des propriétaires-récoltants opposés à cette prétention, Jacques Cazotte format un procès contre les religieux en 1778. On lit dans le mémoire en requête qu’il existait deux catégories de décimables : les Petits Vignerons, produisant « des vins communs » et les Propriétaires-Bourgeois, qui pratiquaient l’assemblage de divers crus, provenant de leurs vignes éparpillées. D’où une différence de traitement, stipulée dans le mémoire.  Au surplus les « Intimés » contestaient la date de début des vendanges fixée par les religieux…

En 1772 paraît le chef d’œuvre de Jacques Cazotte : Le diable amoureux ! sous-titré : nouvelle espagnole. C’est par ce roman que Cazotte est considéré comme le père de la littérature fantastique. Son titre suffit à situer le sujet de l’ouvrage. Mais c’est avec ce roman que Jacques Cazotte va emprunter un tournant dans sa vie spirituelle.

Après sa parution, avec un retentissement important, un personnage mystérieux vint au domicile de Jacques Cazotte pour se rendre compte qui avait osé dévoiler des secrets de la Franc-Maçonnerie. Mais il ne rencontra qu’un écrivain doté d’une forte imagination mais bien éloigné d’une quelconque démarche maçonnique. Aussi ce personnage s’empressa-t-il de le « convertir » à ses idées occultes. On a prétendu que ce visiteur était son futur « parrain » quand Jacques Cazotte fut initié dans ce que d’aucuns ont appelé « la secte des martinistes » ou encore des « Elus Coën » établis vers Lyon. Ou encore des Chevaliers Rose-Croix, fondés par Rosenkrantz ! On a même avancé que ce personnage n’était autre que Louis Claude de Saint Martin, initié dans une loge maçonnique à Lyon, puis continuateur de l’œuvre du fondateur du mouvement, Martinez de Pasqually, assassiné à Saint Domingue, où il s’était rendu pour un héritage familial. Celui-ci qu’on appelait aussi « le philosophe inconnu » aurait cheminé avec Jacques Cazotte, pendant quelques années. Il serait même venu à Pierry mais pas uniquement en prosélyte. Une figure plutôt étrange de ce monde illuministe, Geneviève, Félicité, Elisabeth, fille du marquis de Sénas, nièce de l’évêque d’Orléans, Mgr de Jarente et veuve du vice-roi de Galicie, Maximilien de la Croix était une passionnée du philosophe inconnu. Elle voulait être reçue dans l’ordre des Elus Coëns et avait accueilli chez elle, Louis-Claude de Saint-Martin, avant qu’il ne se rende à Paris. Mais ce dernier ne savait comment s’en dépêtrer et l’intégration de Jacques Cazotte au mouvement martiniste lui sembla être l’opportunité de s’en « débarrasser ». Ils se rencontrèrent peut-être dans le salon que tenait la marquise de La Croix et s’associèrent pour cheminer ensemble dans une voie mystico-ésotérique. Il faut préciser que la marquise de La Croix – qui a été portraitisée par le célèbre peintre de l’époque, Carmontelle – passait pour être une pythonisse – il y en avait quelques-unes à cette époque, dont la jeune Rochette – croyant aux esprits et aux sorts, à l’efficacité de gestes particuliers et de signes spécifiques. Ainsi prétendit-elle avoir détruit un bijou maléfique que portait Philippe d’Orléans, le grand maître de la franc-maçonnerie qui en sera aussi le parjure.

Jacques Cazotte hébergeait fréquemment chez lui des parents ou des amis. Ainsi hébergea-t-il en 1764 Jean-François Rameau, que nous avons évoqué. Plus tard ce sera, de façon temporaire, Mme de Coaslin, grande admiratrice du Philosophe Inconnu, qui tenait aussi salon, le commandeur de Dampierre et surtout à partir de septembre 1789, la marquise de La Croix. Qui influencera grandement Jacques Cazotte [déjà « marqué » par les premiers évènements révolutionnaires]. Son fils aîné, Jacques Scévole, note combien ils s’enfermaient tous les deux dans un cabinet aménagé pour rendre un culte, qui demeurait secret. Ce qui ne plaisait guère à Mme Cazotte ! On raconte qu’on invoquait des esprits, au grand dam de Marie-Claire ! Pour autant, déçu semble-t-il par ce qu’il trouva (ou ne découvrit point) dans cet ordre, il quitta la « loge », jeta ses décors aux orties et s’associa avec la marquise pour faire « une ligue contre les martinistes, les convulsionnistes et tous les radoteurs en istes » sans oublier « les mesméristes et les cagliostrotistes, tous gens d’une même farine » (lettre du 6 février 1790).

En 1788 paraît ses Œuvres badines et morales (un cadre d’édition courant alors) qui préfigure l’édition Bastien de 1819 des œuvres complètes.

l’orage révolutionnaire

Le 17 janvier 1790 « à la pluralité des voix » Jacques Cazotte est élu maire de Pierry. Même si le suffrage est relatif c’est la première fois que les maires sont élus dans les communes. Auparavant ils étaient nommés par le roi ou avec son aval. Il ne se désintéressait pas de cette commune qui supplantait Epernay en réputation dans le commerce des vins de Champagne. Il l’avait montré en 1778 dans le différend avec les religieux d’Hautvillers.

Dans sa fonction de premier édile Pierryitier, il mit en œuvre les diverses dispositions que lui adressait le District d’Epernay et l’Assemblée nationale, s’efforçant de modérer les ardeurs de certains citoyens. On signalera une étonnante célébration de la Fête de la Fédération le 14 juillet 1790, au cours de laquelle Jacques Cazotte prêta le serment civique au nom de tous. Il rédigea aussi un mémoire à l’intention du District dans lequel il plaida pour le rattachement de deux hameaux au territoire de Pierry, Corrigot et les Aulnois.

Le 13 novembre 1791, Jean Baptiste Thomas, l’un des deux officiers municipaux [adjoint au maire aujourd’hui] lui succèdera selon la même procédure. Lors de l’interrogatoire de son premier procès, il expliquera qu’il avait décliné la proposition de poursuivre son mandat de maire, en raison de son grand âge et de son état de santé.

Ce sera aussi la dernière période de la vie de Jacques Cazotte. La fuite du roi Louis XVI et de sa famille en juin 1791 et sa reconnaissance par le maître de poste Drouet, allait accélérer le cours de l’Histoire et précipiter la chute de l’Ancien Régime.

L’itinéraire du retour du roi passait par Epernay, le 23 juin 1791. L’accueil n’y fut guère chaleureux, à l’inverse de Châlons, ville traditionnellement royaliste. Une foule nombreuse s’était massée autour de la berline et dans les cours de l’hôtel de Rohan, où le roi prit un souper et se montra à la foule sous les quolibets et les cris de haine. D’autant que les rumeurs les plus folles couraient comme l’incendie de Sainte Menehould et l’occupation de la ville de Châlons par les armées du maréchal de Bouillé qui avait « maté » la révolte de Nancy. Jacques Scévole Cazotte raconte dans ses Mémoires comment, commandant la Garde nationale, à la demande de son père, il s’était interposé pour protéger la famille royale, particulièrement le Dauphin, qu’il porta à bout de bras jusqu’à l’hôtel de Rohan et Marie-Antoinette, qui focalisait sur elle toute la haine populaire, en lui frayant un passage parmi la foule menaçante. Mme de Tourzel, qui accompagnait la famille royale, confirme dans la relation de ces événements cette étape conflictuel à Epernay [elle faillit d’ailleurs ne pas repartir avec le convoi royal si Cazotte fils ne s’était encore interposé pour la « délivrer »]. On précisera que la famille royale devait coucher à Epernay mais au vu des rumeurs qui couraient et de l’ambiance qui régnait alors, elle fut rejointe par 3 commissaires de l’Assemblée Nationale, les députés Pétion, Barnave et Latour-Maubourg, à la ferme du chêne fondu, près de Boursault, qui assurèrent la rentrée de la famille royale jusque Paris.

La tragique journée du 10 août 1792 sera le dernier timbre à date pour Jacques Cazotte. En effet, lors de la saisie de divers écrits aux Tuileries, on découvrit une importante correspondance de Jacques Cazotte avec l’intendant Laporte, administrateur de la liste civile et son secrétaire Pouteau, dans laquelle il exprime son hostilité aux Jacobins, échafaude des plans de fuite du roi pour lequel il offre sa grande demeure à Pierry selon la possibilité, exprime ses visions prophétiques [en écho à sa fameuse prophétie de 1788 au cours de laquelle il indique à ses convives quand et comment ils seront éliminés]… C’est un peu hâtivement à la lecture de ces lettres (qui seront publiées sous le titre de Correspondance mystique) que Jacques Cazotte fut déclaré conspirateur [il ne possédait qu’un vieux fusil et n’avait pas l’envergure d’un comploteur]. Un ordre d’arrestation fut lancé le 18 août 1792 par le Comité de Surveillance [de l’Assemblée Nationale] à l’encontre de Jacques Cazotte « gros possesseur » mais aussi de sa fille – vraisemblablement parce qu’elle était la véritable secrétaire de son père, qui continuait à souffrir de cécité. Il était aussi intimé d’apposer les scellés sur « tous (leurs) papiers ».

Incarcérés à la prison d’Epernay, ils furent ensuite transférés à Paris, où se déroula le premier procès à charge, sous la conduite de Fouquier-Tinville accusateur public. Les minutes du procès qui ont été publiées nous éclairent sur son déroulement. L’acte d’accusation du 1er septembre 1792 porte curieusement en décision, la prolongation de l’incarcération de Jacques Cazotte. Mais dans ces premiers jours du mois, de nombreux prisonniers détenus sont massacrés par les septembriseurs. Et Jacques Cazotte échappe à la sanglante populace grâce au courage ou à l’audace de sa fille, qui prévient qu’il faudra lui passer sur le corps avant que de s’en prendre à son père – ou peut-être au simple hasard d’opportunité.  Ramené en triomphe, si l’on en croit certains auteurs, dans l’appartement de la rue Thévenot, il retrouve son épouse et la marquise de La Croix qui le pressent de s’enfuir. En vain. Dans l’esprit de Jacques Cazotte, il y avait la nécessité d’aller jusqu’au terme, jusqu’au martyre. Arrêté de nouveau (mais sur quel fondement ?) le 13 septembre, il comparaît encore devant le Tribunal criminel, présidé par Lavau, pour son second procès, ce qui est contraire à la règle juridique non bis idem, que reprend d’ailleurs Jacques Cazotte dans un déclinatoire, estimant qu’il avait été « absous par la nation, représentée par la Commune de Paris ».

A l’issue de l’audience qui dura 27 heures, le président prononça le 25 septembre 1792, le jugement du Tribunal sur la déclaration du jury criminel et faisant droit au réquisitoire du commissaire national, Réal : « condamne Jacques Cazotte à la peine de mort, conformément à l’article II de la deuxième section du titre premier du Code Pénal… ». Dans un curieux discours à l’adresse du condamné, le président Lavau concluait : « tu fus, homme, chrétien, philosophe, initié, sache mourir en homme ; sache mourir en chrétien ; c’est tout ce que ton pays peut encore attendre de toi ! »

Mené au cabinet criminel, il griffonna ces quelques mots : « Ma femme, mes enfants ne me pleurez pas, ne m’oubliez pas, mais souvenez vous de ne jamais offenser Dieu ». Conduit place du Carrousel [aujourd’hui place de la Concorde] vers les sept heures du soir, parvenu à l’échafaud, il s’écria : « Je meurs comme j’ai vécu, fidèle à Dieu et à mon Roi ! ».

Puis le couperet de la guillotine s’abattit. Jacques Cazotte avait soixante-douze ans. La bible qu’il avait dans ses mains, confiée à son confesseur est aujourd’hui conservée précieusement par la famille Cazotte.

Ses biens furent confisqués et vendus comme biens nationaux. En 1794 tout était définitivement réglé.

Francis Leroy