Cazotte et Thomas Jefferson

Troisième président des États Unis, auteur de la Déclaration d’Indépendance, on oublie souvent qu’il a été Ministre plénipotentiaire de la jeune république américaine à Paris de 1784 à 1789, à la suite de Benjamin Franklin. Il assiste aux premiers soubresauts de la Révolution. Jefferson découvre les vins de France dans sa vie mondaine à Paris, et devient un adepte du Champagne, et décide de visiter les vignobles de France.

Son premier tour de France le fait passer par l’Auxois, la Bourgogne des grands crus, dont il achètera des plants pour sa propriété de Monticello. Il poursuit sa route vers le Sud, via le Beaujolais, puis l’Hermitage et les Costières du Gard à Nîmes, puis Avignon et Montpellier après un détour par l’Italie. De là il s’en va en Bordelais, où il initie des achats de Gaillac, Château Margaux, et autres grands crus. Il remonte la côte et goûte le Muscadet, et les vins d’Anjou. Ce furent les mois « les plus délicieux de sa vie », rappelé par Daniel Royot, dans « Thomas Jefferson, la France et ses terroirs », Alizés, La Réunion (2009).

Son deuxième périple le conduit en avril 1788 à Epernay où il est accueilli à l’hôtel de Rohan. Il y fait de nombreuses observations sur la vigne, et sur la production du vin effervescent, surtout achetée par les étrangers. A la suite de ses nombreuses dégustations il classe les millésimes de 1766, 1755, 1776 et 1783 parmi les meilleurs. Il prend des plans de caves en vue d’en installer de semblables à Monticello. Il visite plusieurs producteurs, Dorsay, l’abbaye bénédictine d’Hautvillers, Cumières, puis Pierry où il note que Cazotte fait 500 pièces. Il note que la maison de M. de Cazotte était la première, mais que la qualité de ses vins récents avait été dégradée, peut-être pour des raisons météorologiques. Il s’extasie devant les caves de Cazotte : « Les caves sont admirablement faites, de 6, 8 ou 10 pieds de large, voutées, et descendant dans le sol dans un espèce de labyrinthe, à une distance prodigieuse, avec une aération de deux pieds, tous les 50 pieds. Des caves à la surface du sol, il y a 15 à 30 pieds. Je n’ai jamais vu de telles caves comparables à celles-ci ». Il poursuit sur la disposition des bouteilles, etc.
Jefferson fera ensuite, une fois rentré aux Etats Unis la promotion des vins français, dont il fut un grand importateur.

Le personnel antillais

Pierre Bardin, dans Généalogie et Histoire de la Caraïbe, commet un petit article « Les esclaves de Cazotte, des Antilles à la Champagne » (avril 2017). G. de la Landelle a écrit (fin 19ème) un petit livret sur Marie Claire, reprenant les traditions familiales, qui sera corrigé plus tard par l’instituteur de Pierry, Paul Foureur, « Marie Claire la quarteronne, 1934 ».

Esclaves et affranchis 

Entre 1747 et 1759 Jacques Cazotte exerce à la Martinique. Envoyé à Fort Royal par le Ministre Choiseul qui le protège, Cazotte est successivement commissaire et contrôleur de la Marine aux Iles, puis Commissaire général lors de sa prise de retraite. Il s’affronte aux intendants et au Gouverneur dont l’incompétence est grande. Il joue un rôle important pour protéger les Antilles françaises de la pression militaire anglaise, malgré la prise de la Guadeloupe et rentre désabusé et malade du scorbut en France.

Avec son retour en France en 1759, et son mariage ensuite avec Elisabeth Roignan, fille de Simon Roignan, conseiller du roi et lieutenant du Fort Royal, issu d’une famille de planteurs de canne à sucre, Cazotte héberge et emploie à Pierry plusieurs domestiques antillais. Un dénommé Jean-Baptiste Boissaude sert à Paris chez Jacques Cazotte, son cousin homonyme, rue Thévenot.  On ne sait pas s’il est affranchi. On connait les noms des quatre ou cinq personnes qui le suivent à Pierry, et qui seraient les uniques « personnes noires » du Département de la Marne. Judith, servante et affranchie, qui a environ 18 ans à son arrivée et qui meurt en 1784, pieusement enterrée à Pierry. Modeste, domestique, n’a pas été affranchi, et décède à Pierry en 1776 à 42 ans. Jean-Hilaire, esclave, rentrera en Martinique en 1764 avec Simon Roignan, à la suite des campagnes de rapatriement des esclaves vers les Antilles, demandé par le Roi et Choiseul, laissant Modeste, non déclaré, sur place.

Louis, dit Palanquet, mulâtre libre, est originaire de Fort Royal. Il a 25 ans quand Jacques Cazotte le ramène de Rochefort, où Cazotte était allé en déplacement depuis Pierry.

Modeste (décédé en 1776) et Judith eurent trois enfants connus, nés à Pierry, François (1763-1766), Jean Ely, né en 1769, Catherine, née en 1776. Il reste à retrouver leur descendance. Louis et Marie-Claire n’eurent pas d’enfants.

  • Marie-Claire et Marie Henriette Claire, deux personnages exceptionnels

Marie-Claire, mulâtresse est métisse. Elle est affranchie, mais née esclave. Elle arrive en 1762, à l’âge de 23 ans, après le mariage de Jacques Cazotte et Elisabeth Roignan, accompagnée de sa fillette de quatre ans, appelée Marie Henriette Claire, et dont le père est inconnu, blanc. Cette dernière est donc « quarteronne », comme on le dit à l’époque, c’est-à-dire avec ¼ de sang noir.

Marie Claire, la mulâtresse, avait fait des études scolaires en Martinique, qu’elle poursuivit à Epernay. De « soubrette », attachée à Elisabeth Roignan, devenue épouse de Jacques Cazotte, elle devint « femme de charge », organisant la vie de la famille Cazotte à Pierry.

Dès 1766, elle épouse Louis, dit Palanquet, qui est instruit, sachant lire et écrire. Ils n’eurent pas d’enfants. Marie-Claire accompagna et « éleva » pendant vingt ans les trois enfants : Jacques-Scévole, Henri Nicolas et Zabeth, en même temps que sa fillette qui put suivre la même scolarité. 

Lors de l’arrestation de Jacques et Elisabeth Cazotte en 1792, elle obtint des révolutionnaires de pouvoir les suivre à Paris, et put les servir dans la prison de l’Abbaye, tenant tête aux « marseillais » à qui elle en imposait courageusement : « cette diablesse de brune avait la langue si bien pendue, une allure si plaisante », rapporte-t-on, et les marseillais ôtaient leurs bonnets rouges devant elle. Elle avait su aussi intéresser au sort des Cazotte un certain nombre des tricoteuses qui « garnissaient les bancs de la cour d’entrée », et fut celle qui aurait évité à Cazotte, protégé par sa fille Elisabeth, d’être égorgé sur le champ lors du massacre de l’Abbaye, le permettant d’être sauvé, sous les hourras de la foule. Elle intervint encore lorsque Cazotte fut de nouveau incarcéré à la Conciergerie et condamné à mort, en agitant les marseillais, pour qu’ils sauvent à nouveau Cazotte de la mort. Elle devait suivre ensuite Elisabeth, épouse et Zabeth, fille de Jacques Cazotte à Versailles après la mort de Cazotte.

Sa fille au même nom, Marie-Claire, dite la quarteronne, épousera en 1787, Jean-Paul Gobillard, maître tonnelier, employé des Choiseul, qui habitait à côté, avec l’accord des Cazotte, qui financèrent le mariage. Le couple ouvrit une petite auberge à Pierry, mais Marie-Claire continuât d’exercer chez Jacques et Elisabeth Cazotte.

Après le drame de la guillotine, c’est cette dernière qui assura à Pierry la garde des biens Cazotte, meubles et portraits, documents de famille, alors que des scellés étaient mis sur la maison, gardant le contact avec Versailles, bien que Simon Henry et Jacques Scévole aient fui de France, poursuivant son soutien à la famille jusqu’à la mort de Zabeth en couches, et celle d’Elisabeth Roignan.

Les affaires de Jean-Christophe et Marie-Claire Gobillard se portaient bien, avec l’auberge, et l’acquisition peu à peu de vignes, fermettes et maisonnettes à Pierry, ainsi qu’une ferme de 56 hectares. En 1811, leur fortune est estimée à 50-60 000 francs.  Ils acquèrent une belle maison sur la rue principale de Pierry.

Survivant au décès de son époux en 1820, elle voulut se dépouiller au profit des Cazotte, et signa devant le maire de Pierry la dévolution de ses biens au profit de Jacques-Scévole, conservant l’usufruit. Elle suivit avec dévotion Jacques-Scévole et l’arrivée de ses nombreux enfants en se rendant souvent à Versailles et en les accueillant à Pierry, chez elle et chez lui !

Son dévouement, sa grande abnégation sont reconnues, on rappelle la réception en 1825 au Château de Mareuil où elle occupa la place d’honneur, à l’invitation du comte Louis-Marie et la comtesse d’Hunolstein, selon la relation qu’en fit G de La Landelle, mais le journaliste  semble confondre les deux Marie-Claire.

Elle mourra en 1830 à Pierry, à plus de 70 ans, entourée des siens et de Jacques-Scévole, qui hérita alors des biens à Pierry lui permettant de subvenir à ses besoins.

La Marquise de la Croix

S’il est une personne singulière qui se trouvait dans l’entourage de Jacques Cazotte, c’est bien la marquise de La Croix, venue se réfugier à Pierry au château de l’écrivain dès septembre 1789, et qui y demeura jusqu’à son exécution.

Qui donc est cette marquise ? 

Geneviève, Félicité, Elisabeth de Jarente était née le 11 avril 1720 « fille légitime et naturelle de Messire Joseph de Jarante, chevalier Marquis de ce lieu de Sénas et Madame Marie [Elisabeth] Deblanc [Le Blanc], marquise dudit lieu ». Il semble qu’elle était la nièce à la mode de Bretagne de l’ancien évêque d’Orléans. Femme d’une grande beauté, elle se maria très jeune, en 1743 dans le diocèse de Lyon, avec un officier général de l’armée du roi d’Espagne, Maximilien, Joseph, Charles, marquis de la Croix, qui devint vice-roi de Galice.

Après la disparition de son mari en 1768, elle continua à mener son train de vie – elle se promenait en carrosse, arrelé de 6 mules, dans Madrid en compagnie de Beaumarchais, qui aurait été son amant et l’utilisa comme espionne, sans grand succès d’ailleurs. Mais au bout d’un temps, elle se vit retirer de tout ce qui faisait sa situation d’épouse d’un « Grand d’Espagne » et s’en revint en France, dans un dénuement relatif, pour s’établir d’abord à Lyon. C’est dans cette période des années 1760-1770 que la marquise va abandonner son côté grande amoureuse pour se tourner vers une spiritualité singulière, teintée de spiritisme et de mysticisme. Au cours de cette décennie un ouvrage va paraître, appelé à rencontrer un grand succès : Des erreurs et de la Vérité (1775), maître-livre de Louis-Claude de Saint-Martin, fondateur du mouvement philosophique du martinisme. Ce fut la révélation pour la marquise qui voulut à tout prix rencontrer son auteur et devenir une adepte. Sans succès.

Montée à Paris, elle invita le philosophe inconnu à venir chez elle, à l’occasion de son séjour parisien. Ce ne fut pas tout rose et Louis-Claude de Saint-Martin chercha, à la suite d’un héritage, un autre hébergement, laissant la marquise à ses opérations de guérisseuse et d’exorcisme. Mais aussi de « salonnarde ». A cette époque, les salons – un des lieux de sociabilité – font florès, tenus principalement par des femmes telles madame Geoffrin, Anne-Catherine de Ligniville Helvétius, Julie de Lespinasse… Il semble d’ailleurs que c’est dans son salon, vers 1775, que Jacques Cazotte rencontra la marquise. Ce fut le coup de foudre entre ces deux personnalités attirées par l’ésotérisme « chrétien ».

[Jacques Cazotte, à la suite de la parution de son célèbre roman, avait été invité à adhérer à l’ordre martinéziste du nom de son fondateur Martinès de Pasqually, un mélange de maçonnerie et de théurgie [Louis-Claude de Saint-Martin qui était son disciple promouvra une « version » plus spirituelle] qu’il quittera quelques années plus tard, par dépit et désintérêt. Et son aversion pour les « sectes ».]

Toutefois Jacques Cazotte la mit devant le choix : soit de continuer à pratiquer ses opérations, pour certains qualifiées de « fantasques », soit venir chez lui en Champagne et poursuivre un itinéraire spirituel commun. La marquise choisira la seconde proposition. A partir de là, la marquise sera la complice du génial écrivain, l’accompagnant dans son quotidien, par exemple dans ses tournées de négociant en vin de champagne, mais aussi dans ses exercices spirituels, qui consistaient notamment à « faire une ligue contre les martinistes (!), les convulsionnistes et tous les radoteurs en « istes ». Sans oublier « les mesméristes et les cagliostrotistes, tous gens d’une même farine » !

Prenant une place de plus en plus importante au sein de la demeure de Jacques Cazotte, la marquise n’était guère appréciée de certains villageois, au point de vouloir quitter Pierry au début de 1792, « sans d’ailleurs mettre son projet à exécution ».

Après l’arrestation, le 10 août 1792, de Jacques Cazotte, qu’elle avait averti pourtant du danger qu’il courait, et la pose des scellés la marquise s’en retourna à Paris. On la retrouve au domicile « familial » de la rue Thévenot, pressant encore Cazotte de fuir, après avoir échappé une première fois à la mort, grâce à l’intervention héroïque de sa fille Elisabeth. Sans succès. Puisqu’il sera repris, condamné à mort et exécuté le 25 septembre 1792, sur la place du Carrousel.

Puis la marquise de la Croix soutiendra Elisabeth Cazotte, qui se trouvait alors, à Versailles, dans une situation matérielle difficile. Il semble que la marquise de la Croix disparut à la fin du siècle des Lumières, ces « lumineux » qu’ironisait Cazotte. Suivra Zabeth, la fille héroïque, en 1801, en accouchant une fille mort-née. Quelques années plus tard, ce sera au tour de l’épouse de Cazotte, en 1807, toujours à Versailles.

Francis Leroy, 2026

Le salon de Pierry

Armand Bourgeois, lettré champenois, fut un admirateur de Cazotte. Il fit une description du salon que Cazotte tenait à Pierry, à partir des souvenirs recueillis sur place par ses soins, dans un opuscule qui illustre l’ambiance des hommes et femmes illustres que Cazotte réunissait autour de lui. On imagine bien les conversations, les repas, le champagne partagé entre ces personnages qui se retrouvaient dans le salon de Cazotte que comme d’autres intellectuels de l’époque, il avait plaisir à tenir. Il faut rappeler que Pierry, certes éloigné de Paris ou Chalons, avait construit sur la route d’Epernay, une suite de belles demeures, et de châteaux dont celui de Monseigneur de Choiseul, qui accueillaient hauts fonctionnaires, intendants, personnalités, qui s’y retrouvaient aux beaux jours.  

Le cadre était superbe, des bibliothèques remplies de livres, les murs couverts de tableaux et gravures de la collection Cazotte, les tables offraient les vins rouges et blancs et surtout le fameux mousseux que Cazotte avait appris de son ami, cellérier des abbayes d’Hauvillers, avec les religieux de Saint-Pierre de Châlons qui administraient Pierry.

Cazotte réunissait la haute société locale et les personnalités de passage : la duchesse de Coigny et la comtesse de Coislin de Mareuil en Brie, la marquise d’Estournel, de Brugny, la comtesse de Meulan, d’Ablois, la comtesse de Failly, et bien sur la marquise de la Croix qui demeurait chez Cazotte. On y accueillait Condorcet, Caron de Beaumarchais, Chamfort, le neveu de Rameau, et le marquis de Flavigny, le lieutenant de la Motte, et les époux des dames citées plus haut, André Chénier qui s’inspira de la duchesse de Fleury. La haute société des planteurs et fonctionnaires de Martinique y faisait halte. Claude de Saint-Martin dit le « philosophe inconnu » y faisait halte parfois. C’est là que le chevalier Robinet de Plas fit sa première rencontre avec Elisabeth, fille de Cazotte, alors très jeune, et qu’il épousa plus tard.

On y partageait les lectures, les récits et les poésies, les fables et les contes que Cazotte racontait volontiers, on y jouait des piécettes, on écoutait le neveu de Rameau ou Elisabeth Cazotte au clavecin, mais aussi on discourait politique, en écoutant les échos de la Cour de Versailles, ainsi que les derniers débats sur la liberté, sur les réformes nécessaires dont bruissait Paris. Cazotte qui avait été attiré par la secte des martinistes, était épris de mysticisme et faisait diverses prédictions, parfois inquiétantes, mais c’était à la mode, et la conversation y était enchantée.

source : Le Salon de Cazotte, Armand Bourgeois, Chalons sur Marne, 1890, et divers