Cazotte, propriétaire-récoltant

Le viticulteur

Jacques Cazotte s’adapte rapidement à sa nouvelle profession de viticulteur à son arrivée à Pierry, et emploie de nombreux salariés pour l’entretien de ses vignes et pour les vendanges. Le travail de la vigne et le traitement des vins sont minutieux et éprouvants pour obtenir un vin de qualité.

Il contrôle activement toutes les opérations de traitement de ses vignobles, avec son intendant, Louis Hémard. Il augmente d’année en année l’héritage fraternel, acquérant 14 arpents de vignes. En 1792, son domaine s’étend sur 52 arpents soit environ 22 ha. Il est un des plus gros propriétaires de la région d’Epernay.

Un négociant en vins de Champagne

Cazotte effectue lui-même la promotion de sa « tisane », auprès de ses connaissances locales et parisienne lors de séjours dans la capitale. Sa correspondance mentionne à de nombreuses reprises ses démarches commerciales : c’était un vendeur direct.

Cazotte suit attentivement ses affaires. Il devint rapidement un négociant prospère, rivalisant avec d’autres notables : Chedel, Tirant de Flavigny et même les Bénédictins de l’abbaye de Châlons.

Le procès d’Hautvillers

Depuis le XVIIème siècle, les Bénédictins d’Hautvillers sont les « décimateurs » de Pierry. Ils collectent la « dîme », taxe que payent les vignerons aux religieux. Vers 1770, l’ensemble de la profession viticole se dresse contre la réforme de la collecte et de la date des vendanges modifiées par les religieux. Jacques Cazotte et les principaux propriétaires-récoltants intentent un procès aux Bénédictins d’Hautvillers. Ils le gagneront partiellement, car la pression des religieux demeure forte jusqu’à la Révolution.

Le déclin

Après le 10 août 1789 et l’abolition des privilèges, des mesures sont prises envers le clergé et les nobles. Leurs biens sont saisis et sont dispersés lors de la vente des biens nationaux.

Dans un premier temps, Jacques Cazotte n’est pas concerné puisqu’il est grand propriétaire bourgeois. Néanmoins, à l’issu de son procès et de son exécution, l’ensemble de son patrimoine est saisi et dispersé.

D’une surface de cinquante arpents, ses vignobles et productions sont évalués à plusieurs dizaines de milliers de livres. Tout sera vendu aux enchères. La famille ne sera jamais indemnisée même sous la Restauration.

Les maisons, caves et bâtiments d’exploitation

Quels sont’ ils ?

Dans les documents notariés d’achats par Chrétien Nicolas Cazotte, on peut trouver des indications sur les bâtiments légués ensuite à Jacques Cazotte.

  1. Vente Joseph Louis Ancillon, conseiller au Parlement de Metz

« Une grande maison à Pierry, non achevée, avec les matériaux et les bois pour la construction »

Selon Musset, il s’agit de la Marquetterie, avec un imposant vendangeoir, aujourd’hui propriété Taittinger, belle demeure bien connue du fait de la publicité du champagne du même nom.

  • Vente Prévost

« La grande maison à Pierry : un corps de logis couvert d’ardoises, grande cour sur le devant du jardin, fermée de murailles, jardin, pressoir, cellier, cave. Et, cuves, barlons, chantiers et autres ustensiles desdits pressoirs et ceux qui ont rapport propre à l’entretien des vins.

Donne sur la grande rue de Pierry. »

Cette vente concerne donc la Mairie, l’école, les bâtiments annexes, et les jardins attenants.

Leur devenir aujourd’hui

D’après Armand Bourgeois, on sait que Jacques Cazotte vendra le château de la Marquetterie en 1789 (à valider) au négociant Bertrand Chedel de Châlons. Et qu’il résidera alors dans sa maison sur la route d’Epernay, aujourd’hui Mairie et Ecole d’Epernay, qui était prolongée d’un très grand jardin d’agrément, joliment ordonné, aujourd’hui en partie espace municipal de jeu et urbanisée. 

Nicolas Chrétien indiqua à son frère Jacques qu’il entendait conserver à Pierry « un Hermitage charmant, joliment bâti et distribué, et de cette maison dépendent de petites maisons de vignerons, une fontaine très agréable ». Cela reste à préciser. De quelle maison s’agit-il ?

Il y a aussi la maison de Jacques-Scévole, après la Révolution, aujourd’hui, propriété de Claude Mandois, et peut-être celle de Simon Roignan, qu’il faudrait éclaircir.  

En ce qui concerne les importantes caves, elles ont été propriété de la famille Gobillard à Pierry, avant d’être vendues. (Voir article spécifique).

Le parcellaire

Le repérage des parcelles, propriétés achetées par Chrétien Nicolas Cazotte, parfois en lien avec son frère et le beau-père de Cazotte, Simon Roignan, et léguées ensuite à Jacques Cazotte, est intéressant. Ce dernier devait acheter aussi quelques parcelles, selon Bourgois, une fois installé à Pierry. On en trouve ci-après la liste incomplète (Source archives départementales 1 E 85). Il serait intéressant de pouvoir visualiser sur une carte les différentes parcelles pour comprendre l’exploitation dans son éparpillement en de multiples lieux. Il y a lieu de noter qu’un des prédécesseurs, l’abbé Toussaint Lemaitre de Paradis, chanoine de la Cathédrale de Châlons avait en 1715 et 1716 commencé à acheter des vignes et terres à Pierry, propriétés de M. de Moussy et de Robert Sifflet, maire d’Epernay, et qu’il résidait à Pierry, y a-t-il un lien ?

Nota : une verge vaut un cinquième d’hectares (à valider).

Pierry, au Poteau, 44 verges
Pierry, aux Reines, 16 verges
Pierry, la Marqueterie, 8 verges et 6 verges
Pierry, (proche de Failly), une pièce de terre 1 arpent et 65 verges, 1 pièce d’1 arpent, 1 pièce de pré marais de 5 quartiers, 1 pièce de pré marais d’1 quartier
Moussy, une pièce de terre en savart à Moussy, les Moulins de la Neuville, 15 verges
Avize (Buissons), Cramant, 3 arpents,3 quartiers et 175 verges
Chouilly, 9 verges en Partelaine, 9 verges en  Partelaine, 76 verges en Partelaine, 68 verges, une pièce de terre en Partelaine
Chouilly, 6 verges aux Fourgonnettes, 30 verges aux Fourgonnettes
Vinay, au pré Caillet, 44 verges et 15 verges
Vinay, aux Naux Martins, 4 pièces de 48 verges, 6 verges, 12 verges, 42 verges
Moussy, aux Crayons, 80 verges
Moussy, à la PIerrotte ou la Coste aux Cerisiers, 164 verges
Moussy, en Partelaine, 3 pièces de 24 verges, 12 verges, 56 verges
Moussy, aux Pouilleux, 24 verges, 107 verges, et 50 verges,
Moussy, aux Hautes Pierrottes, 50 verges
Pierry, aux Potages ou les Canottes, 28 verges
Pierry, aux Potages, 30 verges
Pierry, à la Grande Voye, 66 verges et 8 verges
Pierry à Grulet, 6 verges
Pierry, à Bunot, 28 verges
Pierry, à Patare, 2 verges
Pierry, au Rocheret, 30 verges
Pierry, à la Goutte d’Or, 2 arpents, 25 verges
Pierry, aux Bazilles, 14 verges et 6 verges
Pierry, au Grand Porjon, 202 verges et 43 verges
Pierry, au Poteau et aux Bas Bordets, 118 verges
Pierry, aux Bordets, 69 verges et 50 verges
Epernay, aux Chenillons, 12 verges
Ay, à la Coste d’Ay, 10 verges, 5 verges, et A6 verges
Ay, aux Brebis, 11 verges
Ay, au Chaufour, 15 verges, 7 verges
Ay, au Cheuselle, 7 verges
Ay, aux Asniers, 5 verges, 7 verges, 10 verges et 11 verges
Ay, à la Belle Feuille, 18 verges et 8 verges, 20 verges et 7 verges, 19 verges
Ay, au Vaudré ou les Eglantiers, 13 verges
Ay, au Blanc Fossé, 6 verges
Ay, au Droual, 32 verges et 15 verges
Ay, au Croyère, 16 verges
Ay, au Ruisselet, 6 verges
Cramant, à Vigneux, 50 verges
Cramant, au Bouron, 100 verges
Cramant, aux Buissons, 50 verges
Cramant, aux Bas Buissons, 30 verges et 50 verges (Raussin)
Cramant, à Saran, 25 verges

L’origine avec Chrétien Nicolas Cazotte

En 1759, Cazotte rentre de la Martinique, son temps de Commissaire général de la Marine étant épuisé. Avant de quitter l’Ile, il réalise ses biens, terres, esclaves, maisons, bétail, dont ceux de sa future épouse Elisabeth Roignan et les vend contre une lettre de change au Père Lavalette, trésorier supérieur des jésuites, à charge pour la Compagnie de Jésus de lui remettre la contrepartie en métropole. Mais la Compagnie de Jésus fait une faillite retentissante, ne reconnait pas les actes du père Lavalette et Jacques Cazotte ne peut récupérer sa créance (estimée à 150 000 livres, soit environ 1,7 M€), sauf quelques intérêts, malgré le procès qui juge en sa faveur. La Compagnie de Jésus est en effet dissoute et ses biens saisis en 1762, avant d’être expulsés de France en 1765 par Louis XV et toute récupération financière devient alors impossible. Cazotte est donc ruiné, d’autant plus qu’il prend sa retraite de la Marine, sans pension.

Salutairement pour lui, son grand frère Chrétien Nicolas Cazotte (1704-1760), vient à décéder et lui lègue ses biens. Chrétien Nicolas, fils de Bernard Denis Cazotte et de Marie Taupin, comme Jacques, est grand archidiacre de l’évêché de Châlons, après avoir été chanoine de Notre Dame d’Avallon, Alcade des Etats de Bourgogne, vicaire général à Chalons. C’est l’administrateur, pendant 30 années, de Monseigneur Claude-Antoine de Choiseul-Beaupré, (1697-1764), évêque de Chalons sur Marne, Pair de France. A noter qu’il était le frère du ministre de la Marine, Etienne-François de Choiseul.

Chrétien-Nicolas, à compter de 1756, achète des vignes et des biens à Pierry et les villages environnants (Moussy, Vinay, Ay, Chouilly, Cramant et Epernay), ayant vendu ses biens en Bourgogne. Il y a plusieurs achats importants, notamment auprès de Pierre de Failly, seigneur de Vinay, des frères Joseph Louis et Auguste Ancillon, conseiller du Roi et seigneur de Jouy, Jeanne de Prévost, épouse séparée du Marquis de Beffroy, demeurant à Pierry, et Joseph Chertemps, officier du Roi et son épouse Jeanne Lasnier, à Pierry.

Outre les parcelles de vigne, il y a des terres et des maisons, toutes situées à Pierry.

LE VIGNOBLE ET L’EXPLOITATION

Issues de la thèse de Benoît Musset les données ci-dessous sont très éclairantes sur la place de Cazotte, viticulteur, avant la Révolution. On se référera aussi à la communication de Francis Leroy lors du colloque « Visages de Cazotte ».

  • Grandes exploitations du vignoble d’Epernay à la fin de l’ancien régime par ordre de taille (d’après Musset)
  • Jacques Cazotte, Commissaire de la Marine, 52,18 arpents, soit 21,8 hectares, à Pierry, Vinay, Moussy, Ay, Epernay
  • De Mony, noble, 30 arpents, 12,6 ha, à Ay
  • Adam Joseph Lasnier, négociant, 27,51 arpents, 11,55 ha, Ay, à Avenay, Dizy, Epernay, Mailly
  • Hennequin de Villermont, noble, 20 arpents, 8,4 ha, à Ay
  • De Failly, noble, 18,54 arpents, 7,8 ha, à Pierry, Moussy, Vinay

En ce qui concerne les exploitations religieuses, on note la plus grande, celle de Saint Pierre d’Hautvillers, célèbre pour le rôle éminent de Dom Pérignon, dont la superficie est de 19,6 ha, en 1791. Et quant au vignoble de Reims, à part le comte de Genlis, seigneur de Sillery, à Verzenay, qui exploite 20,39 ha, les plus grands viticulteurs de cette région ont des surfaces limitées à 3-4 ha. Cazotte apparait donc comme une exception notable, et méconnue.